CE QUE NOUS REGARDONS ENCORE (ET CE QUE NOUS NE VOYONS PLUS)
- Olivier Martel, Artiste photographe

- 26 mars
- 2 min de lecture
Dernière mise à jour : il y a 2 jours
Regard sur le paysage, la saturation des images et la perception du monde contemporain

Nous regardons des paysages en permanence.
Ils défilent sur nos écrans, s’enchaînent, se ressemblent.
Montagnes, forêts, glaciers, déserts.
Une succession d’images que l’on reconnaît immédiatement, que l’on comprend sans effort.
Et que l’on oublie aussitôt.
Il y a une saturation du regard.
Jamais nous n’avons vu autant de paysages.
Jamais ils n’ont été aussi accessibles, aussi nets, aussi parfaitement cadrés.
Et pourtant, quelque chose disparaît.
Pas seulement les glaciers. Pas seulement les écosystèmes.
Mais notre capacité à voir.
Voir demande du temps.
Du silence.
Une forme de disponibilité que nous avons presque perdue.
Regarder, en revanche, est devenu instantané.
Un geste rapide.
Superficiel.
Sans conséquence.
Face à un paysage réel, cette différence devient évidente.
Il faut rester.
Attendre que quelque chose advienne, ou ne vienne pas.
Accepter l’ennui, parfois. Le vide. L’absence d’événement.
Puis, lentement, le regard change.
Une lumière se déplace.
Une texture apparaît.
Une tension s’installe.
Ce que l’on voyait sans voir commence à exister.
Mais cette expérience est de plus en plus rare.
Car nous sommes entraînés à consommer les images, pas à les habiter.
Le paysage devient un contenu.
Une surface.
Un décor immédiatement lisible.
Il ne résiste plus.
Et c’est peut-être là que se joue quelque chose d’essentiel.
Car un paysage qui ne résiste pas est un paysage que l’on ne regarde plus vraiment.
Il devient interchangeable.
Remplaçable.
Sans mémoire.
Alors que certaines images, au contraire, ralentissent.
Elles ne se donnent pas immédiatement.
Elles demandent un effort.
Une présence.
Parfois, elles dérangent légèrement.
Parfois, elles laissent une impression diffuse, difficile à formuler.
Mais elles restent.
Ce n’est pas une question de sujet.
Un glacier, une montagne, une forêt : tout peut devenir invisible si l’image n’ouvre pas un espace de regard.
Et inversement, une image peut rendre visible ce que nous ne voyions plus.
Non pas en montrant davantage.
Mais en retirant.
En simplifiant.
En laissant place au doute.
Regarder à nouveau devient alors un acte.
Un choix.
Refuser la vitesse.
Refuser l’évidence.
Accepter de ne pas tout comprendre immédiatement.
Dans ce contexte, une image n’a pas besoin d’être spectaculaire pour exister.
Elle doit simplement tenir.
Résister au regard rapide.
Créer un arrêt.
Introduire une distance.
C’est peut-être là que certaines images trouvent leur place.
Non pas comme des objets à consommer, mais comme des présences à fréquenter.
Des images qui ne se livrent pas entièrement.
Qui continuent d’agir, silencieusement.
Et que l’on choisit, parfois, de garder avec soi.
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